Marianne et Vincent en Haïti
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Français et créole en Haïti

Parlons un peu des sujets qui fâchent...

vendredi 5 juin 2009, par marianne

Il existe quelques thèmes avec lesquels vous pouvez être sûrs, en les balançant habilement sur la place publique devant vos amis haïtiens, de provoquer un débat passionné. Il est très frappant de constater que sur la question de la langue, les positions antagonistes semblent souvent irréconciliables et que bien des non-dits demeurent. Peut-être la société haïtienne résoudra-t-elle nombre de ses problèmes le jour où cette question et quelques autres feront l’objet d’un véritable débat public entre tous les citoyens haîtiens et aboutiront à des choix de société, sinon admis par tous, du moins réalistes et mis en application.

Une situation complexe : la diglossie français-créole

La situation linguistique d’Haïti est complexe. Dire qu’il s’agit d’un pays francophone est un abus de langage. En réalité, s’il est difficile d’avoir des chiffres précis, on peut constater que la grande majorité de la population, à la campagne et dans les classes populaires, ne parle pas le français, mais seulement le créole. On évoque parfois 10 à 15 % de francophones, et encore, parmi ces derniers, rares sont ceux qui parlent couramment le français, s’expriment et écrivent cette langue sans difficulté. Plutôt que de bilinguisme, qui désigne une situation où les personnes parlent deux langues, les linguistes préfèrent parler de diglossie pour évoquer la cohabitation de deux langues qui ne sont pas parlées par les mêmes personnes et n’ont pas le même statut dans la société.

Le français est de façon très évidente une langue de domination sociale. Elle est parlée par les classes les plus aisées. C’est la langue de l’écrit, donc de l’administration et des documents officiels. Tout document sérieux doit être écrit en français, mis à part chez les militants du créole qui font de louables efforts dans ce sens.

Bien que le créole soit langue officielle aux côtés du français depuis la constitution de 1987, les Haïtiens ont tous des anecdotes à raconter concernant la discrimination dont les créolophones continuent d’être victimes. Ainsi, si vous entrez dans une administration pour demander une information en créole, on ne vous répondra pas ou on vous traitera avec mépris racontent-ils. D’ailleurs la constitution était uniquement en français et n’a pas été traduite officiellement. Ce sont des militants qui s’en sont chargés.

Le français sert bien souvent à dominer l’autre, à montrer que l’on sait et que lui ne sait pas. Lorsque l’on veut écraser quelqu’un de sa supériorité, on lui parlera en français. Celui-ci gêné par la langue, sera constamment mal à l’aise et ne pourra faire valoir ses droits. J’ai souvent observé le phénomène lorsqu’un étudiant de l’université où nous travaillons vient demander quelque chose aux membres du personnel administratif : si ceux ci veulent le mettre à l’aise, ils lui parleront en créole. Dans le cas contraire, ils s’obstineront à lui répondre en français. L’étudiant fera en général un effort pour répliquer dans la même langue, tombant ainsi dans le piège de s’aventurer sur un terrain qu’il ne maîtrise pas bien et sur lequel il va rapidement se trouver en position d’infériorité.

Soit dit en passant, pour nous autres les étrangers, lorsque nous commençons à apprendre le créole, nous avons souvent envie de montrer nos connaissances en nous adressant aux personnes dans cette langue. S’il n’y a pas de problème avec la plupart des gens, il arrive que certains vous répondent en français d’un air un peu hautain, et il serait alors malséant d’insister pour leur parler en créole. Vous auriez l’air de douter de leur capacité à bien parler français.

Beaucoup d’étudiants ne remettent pas en cause l’usage de la langue à des fins de domination. Un jour, certains d’entre eux me montraient les devoirs qu’ils avaient écrits pour leur professeur de français. Celui-ci leur avait demandé de citer des bonnes raisons d’apprendre le français. Presque tous avaient écrit : « pour se distinguer de l’homme de la rue ». Tu parles d’une bonne raison d’apprendre une langue !

Créole et français à l’école

L’un des plus gros problèmes posés par cette situation est celui de ses répercutions sur l’éducation [1] .

Les meilleures écoles, qui sont aussi les plus anciennes, enseignent traditionnellement en français. Cela ne posait aucun problème tant que seuls les enfants de bourgeois y avaient accès. En effet, ceux-ci ont l’occasion de parler français dans leur famille depuis leur plus tendre enfance et dans les « bonnes familles », encore récemment, il n’était pas permis aux enfants de s’adresser à leurs parents autrement qu’en français. Ces enfants s’adaptaient donc assez facilement, et partaient ensuite compléter leurs études dans un pays francophone avant de revenir au pays pour y constituer l’« élite de la nation ». Du coup, l’équation bonne école = école en français demeure dans bien des têtes.

Mais l’augmentation de l’offre scolaire a amené sur les bancs de l’école de nombreux enfants dont les parents ne parlent que le créole et qui ne pratiquent que cette langue dans leur famille et leur environnement immédiat. Or, pour ces enfants, passer directement de leur langue maternelle à une autre langue dans laquelle toutes les disciplines sont enseignées est quasiment impossible. Les linguistes le confirment d’ailleurs : l’apprentissage doit commencer dans la langue maternelle de l’enfant. Il est par contre possible d’introduire très tôt une langue dite seconde, qui pourra, lorsqu’elle sera bien acquise, devenir à son tour langue d’apprentissage dans certaines disciplines (comme cela se fait en France dans certains lycées ayant mis en place des programmes particuliers en langues). Cependant, l’enfant doit d’abord bien maîtriser sa propre langue et les structures de celle-ci, et c’est cette maîtrise même qui lui permettra ensuite d’apprendre d’autres langues. Il a été montré que des enfants à l’aise dans leur propre langue, capables d’argumenter, de nuancer, de mobiliser un large vocabulaire, progressent plus facilement dans les langues étrangères.

A partir de la fin des années 1970, un ministre de Duvalier qui s’appelait Bernard a essayé de mettre en place une réforme (la réforme Bernard) prenant en compte ces données. Il a proposé que l’enseignement débute en créole, puis que le français soit introduit progressivement d’abord comme langue enseignée puis comme langue d’apprentissage, le but étant d’atteindre le bilinguisme à la fin du secondaire. Mais cette réforme, qui s’appuie pourtant sur l’idée généreuse de rendre l’école accessible à tous et sur des fondements scientifiques solides, n’a jamais été ni bien comprise, ni bien appliquée.

D’abord les responsables des bonnes écoles ont montré une forte réticence face à l’idée d’enseigner en créole, cette espèce de patois des gens de la rue. Il leur a semblé que ce serait une véritable déchéance. Mis à part les Frères de l’Instruction Chrétienne qui ont même rédigé des manuels sur la question, la plupart des responsables de ces écoles ont rapidement contourné le problème. Ils ont symboliquement introduit une heure ou deux de créole par semaine dans les petites classes et pour le reste, ont continué à fonctionner comme avant.

Ces responsables pédagogiques ne sont cependant pas tous complètement butés et bornés, mais il faut bien comprendre que pour nombre d’entre eux, et spécialement ceux qui sont d’extraction modeste, la maîtrise du français a été la clé qui leur a ouvert les portes de l’ascension sociale. Ils disent avoir l’impression que ceux qui préconisent le créole dans les écoles ont eux-mêmes grandi dans un système en français et font figure de gens qui, une fois sortis du pétrin, retirent l’échelle pour empêcher ceux qui sont derrière de les suivre. Un jour, lors d’un colloque, alors qu’un participante intervenait pour dire qu’il était urgent de son point de vue d’appliquer vraiment la réforme Bernard et d’enseigner en créole dans les écoles, j’ai entendu le responsable pédagogique d’un grand collège de la capitale grommeler derrière moi (en créole) : « je te parie que ses enfants sont à l’école à l’étranger ».

Outre les responsables pédagogiques, il faut compter aussi avec la résistance des parents pour qui école en créole signifie école au rabais. Nous verrons plus bas que dans l’état actuel des choses, on ne peut pas leur donner entièrement tort. Ces parents, bien que souvent eux-mêmes uniquement créolophones ne conçoivent pas de faire de gros sacrifices pour mettre leurs enfant à l’école si on ne leur y apprend pas à parler un bon français. Ils n’hésiteront pas à protester vigoureusement auprès de la direction et éventuellement à changer d’école.

Autre problème, mis à part quelques militants minoritaires que l’on trouve parmi les universitaires de la faculté de linguistique, les défenseurs des droits de l’homme, les écrivains et les artistes, rares sont ceux qui semblent vraiment prendre le créole au sérieux. Parmi les francophones, certains pensent plus ou moins ouvertement que ce n’est pas une véritable langue mais plutôt un patois quelque peu rudimentaire, ne permettant pas d’exprimer des idées très abstraites. D’autres évoquent la simplicité de sa grammaire pour dire que de toute façon il n’y a rien à apprendre, ce n’est pas une langue complexe comme le français.

Je voudrais dire à quel point ces idées nous paraissent fausses. Nous vivons depuis trois ans en Haïti en milieu créolophone. Nous avons appris cette langue. C’est une fausse langue facile. Il est certes aisé de baragouiner, mais beaucoup plus long et difficile de maîtriser ses subtilités. Elle est fortement imagée et peut se révéler très nuancée. Si certains doutent de la possibilité de produire des textes complexes et profonds en créole, je les renverrai à l’anthologie de la littérature créole de Jean-Claude Bajeux (avec traductions en français) [2] ou encore aux transcriptions des audiences de Maurice Sixto, le grand conteur haïtien [3].

Mais l’une des conséquences néfastes de cette mauvaise image du créole, c’est que les gens pensent qu’il n’est nul besoin d’une formation particulière pour pouvoir l’enseigner. Par conséquent n’importe quel glandu peut être propulsé prof de créole puisque par définition n’importe quel glandu haïtien parle le créole. Alors quand j’essaie d’expliquer dans ma faculté de Sciences de l’Education qu’enseigner une langue, y compris la langue maternelle, c’est un métier, qu’il y a des méthodes et des savoir-faire pour cela, les étudiants ont du mal à me croire. Je leur dis qu’en France, pour être professeur de français, il faut un bac + 5, mais ils ne voient pas le rapport.

Alors évidemment il ne faut pas compter sur ces braves professeurs pour travailler de façon très subtile la lecture, la compréhension, la synthèse, l’expression, la construction grammaticale, la littérature, etc. Le résultat c’est que quand le créole est enseigné, il l’est en général par des professeurs non formés et non compétents. On apprend l’écriture (phonétique) et on s’en tient là. Les enfants n’effectuent donc pas un réel travail d’approfondissement de leur langue maternelle qui leur permettrait de développer du même coup leur capacité de réflexion, d’argumentation, de synthèse et de critique.

De plus, la mauvaise application de la réforme Bernard a finalement creusé le fossé entre d’une part les écoles de riches, où l’on ne parle que le français et où l’enseignement du créole est réduit à peau de chagrin, et d’autre part les écoles des pauvres, où tout se fait en créole sauf les cours de français, et encore. Dans ces écoles, l’on n’a pas les moyens de se payer un professeur de français qualifié. Donc on prendra quelqu’un qui baragouine plus ou moins bien et qui parle, comme on dit ici, un « français marron » du plus bel effet. Résultat, nombre de ces professeurs font de grosses fautes dans les phrases les plus simples et certains sont capables de donner des sujets de dissertation qui ne veulent strictement rien dire. Les élèves haïtiens deviennent donc très forts pour répondre par des tartines qui ne veulent rien dire non plus. On colle les mots les uns aux autres, peu importe le sens, et tout le monde est content. Intéressant usage de la langue.

Et comme ce problème est aggravé par l’omniprésence dans les écoles haïtiennes de la subtile méthode du « par cœur », on se retrouve à l’université avec des étudiants ne sachant pas construire une phrase correcte en français qui respecte par exemple la concordance des temps. Plus préoccupant encore, nombre d’étudiants s’avèrent incapables de prendre un peu de recul sur un texte et de développer une argumentation dans quelque langue que ce soit. Au début, nous pensions que c’était parce qu’on leur demandait de le faire en français. Mais maintenant que nous parlons assez bien le créole, nous pouvons dire qu’en créole non plus, il n’est pas évident pour tous de construire un discours cohérent. Ces jeunes, ceux qui sont issus des écoles « borlettes » [4], sont donc des handicapés de la langue. L’école ne leur a pas permis d’acquérir cette maîtrise approfondie de leur langue maternelle, ce recul par rapport aux jeux discursifs qu’elle donne ailleurs aux jeunes. Et en plus, on leur demande, à partir d’un certain niveau, de faire preuve d’aisance dans une langue seconde qu’on ne leur a jamais réellement enseignée non plus.

Je dois dire que je suis réellement admirative de la manière dont certains d’entre eux réussissent quand même à s’en tirer, mobilisant des ressources incroyables pour progresser et surmonter ces problèmes.

Quelle(s) langue(s) pour Haïti ?

Étant donné la situation actuelle et ses impasses, le débat n’est pas simple et l’on observe souvent des positions très tranchées. D’un côté, il y a ceux qui ne veulent parler que le créole, arguant que c’est la vraie langue des Haïtiens, le français étant la langue des colons imposée par les esclavagistes d’hier et dont se sert la bourgeoisie aujourd’hui pour maintenir le peuple dans l’ignorance. Certains ajoutent que tant qu’à apprendre une langue étrangère, il vaut mieux apprendre l’anglais, la « langue des affaires », qui sera plus utile que le français, langue quasi morte. De l’autre, il y a ceux qui méprisent plus ou moins ouvertement le créole et pensent que le pays ne s’en sortira jamais avec cette langue un peu barbare. Le célèbre linguiste haïtien Pradel Pompilus prophétisait la disparition à terme du créole car d’après lui, il n’était pas très sain que demeure, à côté de la langue des anciens maîtres, la langue des anciens esclaves.

Les personnes exprimant un avis nuancé ne sont pas légion. Pourtant il me semble évident que le mieux serait de promouvoir le créole et le français et de viser le bilinguisme de toute la population. Quand j’écris "viser le bilinguisme", je suis consciente qu’il est sans doute utopique de penser qu’une population entière puisse apprendre, en plus de sa langue maternelle, à parler couramment une langue seconde. Mais si au moins, on assurait à tous les écoliers la maitrise pleine et entière de la lecture et de l’écriture de la langue maternelle et qu’en plus, on s’efforçait de leur donner un bon niveau en français à la fin de leur scolarité, je crois que ce serait un grand progrès pour l’éducation en Haïti.

-  Pourquoi le créole ?

Parce que c’est vraiment la langue de la nation haïtienne. Tous les Haïtiens parlent le créole y compris les bourgeois. C’est donc un formidable facteur d’unité nationale [5]. Et puis c’est une langue inventive, vivante, dans laquelle s’expriment l’imaginaire et la vision du monde de tout un peuple, en un mot sa culture. Qu’est-ce qu’un peuple qui ne respecte pas sa langue maternelle ? Qui ne la prend pas au sérieux ? Qui ne fait pas de gros efforts pour la transmettre, la sauvegarder et la faire vivre ? Certainement un peuple qui ne va pas bien.

-  Pourquoi le français ?

Parce que le français est aussi un élément du patrimoine, de l’histoire nationale. Haïti est un pays qui a développé une littérature francophone extraordinaire. Que va-t-il se passer si les enfants haïtiens ne peuvent même pas découvrir et apprécier l’héritage laissé par des générations d’écrivains ? Frédéric Marcellin, Ferdinand Hibbert, Jacques Roumain, Jacques Stephen Alexis pour ne citer que quelques-uns des plus célèbres ont écrit des œuvres qui sont autant de réflexions sur leur pays et son évolution. Aujourd’hui, Gary Victor mêle avec bonheur français et savoureuses expressions créoles, et Frankétienne travaille justement les passages du créole au français dans ses fameuses « spirales ». Certes, le français est issu de l’histoire violente d’Haïti, mais refuser de l’accepter ne fera pas disparaître les méfaits commis autrefois par des gens parlant français. Par contre, ce serait se priver de la possibilité de construire un autre lien avec les populations francophones d’aujourd’hui. Et ce lien est une alternative intéressante à l’omniprésence du voisin surpuissant et anglophone que constituent les Etats-Unis.

Il existe d’après moi de vraies bonnes raisons d’apprendre le français pour un jeune Haïtien. Mais apprendre le français veut-il dire pour autant rabaisser ceux qui ne l’ont pas appris, voire bafouer leurs droits ? Tout le monde devrait pouvoir accéder à une information, à une éducation et à une culture de qualité dans sa langue maternelle, sans pour cela devoir subir moqueries ou condescendance.

Il me semble qu’en matière de langues, la société haïtienne doit assumer sa complexité, et créer un modèle linguistique à la mesure de son histoire et de ses rêves d’avenir.

Notes

[1] Voir à ce sujet, en créole, Dejan Iv, Yon lekól tèt anba nan yon peyi tèt anba, Port-au-Prince, Imprimerie H. Deschamps, 2006.

[2] BAJEUX, Jean-Claude, Mosochwazi pawòl ki ekri an kreyòl ayisyen, Anthologie de la littérature créole haïtienne, Antilia, 1999.

[3] SIXTO, Maurice, Leya Kokoye ak lòt lodyans, Presses Nationales d’Haïti, 2005

[4] La borlette veut dire la loterie et l’on appelle ainsi les écoles pas sérieuses surtout destinées à faire gagner de l’argent à leur propriétaire.

[5] Voir à ce sujet BAJE, Jan Klod, "Kreyòl mete n ansanm", dans Mosochwazi pawòl ki ekri an kreyòl ayisyen, première publication dans Sèl, n°28, p6.

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